
Mardi, 17 h 40. Vous quittez le bureau avec en tête un mail resté sans réponse. Dans le bus, vous commencez à inscrire votre cadet au camp de ski, mais votre arrêt arrive avant la fin de l'inscription en ligne. Le soir, en préparant le repas, vous vous rappelez que l'enseignante attend toujours l'autorisation de sortie. Et qu'il n'y a plus de beurre.
Rien de tout cela n'est grave. Mis bout à bout, pourtant, c'est épuisant.
Ce scénario ressemble beaucoup à celui qui ouvre le dossier que la revue Cerveau & Psycho consacre ce mois-ci à la surcharge mentale. Je l'ai lu de près parce qu'il a résonné en moi, comme pour mon entourage. Il met des mots, et surtout des données, sur une phrase que j'entends souvent en séance, chez les parents d'adolescent·es comme chez mes client·es adultes : « Je ne fais rien de spécial, mais je suis vidé·e. »
La charge mentale, trop à faire ou trop à penser ?
C'est la sociologue Monique Haicault qui a proposé le terme de « charge mentale », dans les années 1980. Elle nommait ainsi le travail invisible du foyer : anticiper, organiser, planifier. La psychologie a depuis élargi la notion à toute la quantité de travail mental fournie en un temps donné, au bureau comme à la maison.
La sociologue Allison Daminger (Harvard) propose une nuance que je trouve très parlante. Dans le burn-out, il y a trop à faire. Dans la surcharge mentale, il y a surtout trop à penser. Ce n'est pas de cuire les pâtes qui fatigue. C'est d'avoir pensé à en racheter, d'avoir vérifié qu'il restait du beurre et de s'être souvenu que les enfants mangent à la cantine jeudi.
Ce poids n'est malheureusement pas partagé de façon égale quand on parle de genres. Selon l'Ined (2024), 46 % des femmes de 25 à 65 ans déclarent une charge mentale quotidienne élevée, contre 30 % des hommes. Chez les parents, l'écart se creuse : 18 % des mères disent devoir « toujours » penser à trop de choses à la fois, contre 8 % des pères. Une étude californienne publiée en 2025 estime que les femmes assument 73 % de la planification du foyer.
Ce qui se passe dans votre tête
Des chercheurs de l'université Vanderbilt ont montré que le cortex préfrontal latéral, notre chef d'orchestre, ne peut pas traiter deux décisions indépendantes en même temps. Il met les tâches en file d'attente. Or, garder en tête ce qui attend son tour demande déjà un effort.
Chaque changement de tâche a aussi un coût : il faut se désengager, retrouver le fil, puis s'engager à nouveau.
Une notification, un enfant qui vous appelle, une pensée inquiète au sujet d'une facture : tout puise dans la même réserve.

S'y ajoute la mémoire prospective. C'est cette « mémoire du futur » qui vous rappelle d'appeler le plombier en pleine réunion. Elle sollicite les mêmes régions du cerveau que les tâches en cours. Quand les deux se télescopent, soit on oublie ce qu'on devait faire plus tard, soit on se trompe dans ce qu'on fait maintenant.
À l'Institut du cerveau, à Paris, l'équipe de Mathias Pessiglione a observé en 2022 qu'après plusieurs heures d'effort intellectuel intense, du glutamate s'accumule dans le cortex préfrontal latéral. C'est une piste, encore discutée, pour comprendre pourquoi nos choix deviennent moins réfléchis en fin de journée.
Un clin d'œil genevois au passage. C'est à l'université de Genève que Barbara Moser-Mercer a montré, dès 1998, que les interprètes en simultané commencent à faire des erreurs après vingt à trente minutes. Valérie Camos et Pierre Barrouillet (Fribourg et Genève) ont quant à eux montré qu'une tâche facile devient difficile dès qu'il faut la faire vite.
Le vrai problème pour le cerveau, c'est la durée
Une étude menée en 2023 auprès de 56 travailleurs et travailleuses a montré que la charge d'une journée ralentit le traitement de l'information dès le lendemain. La fatigue s'empile « comme les grains au fond du sablier ». Le stress chronique maintient le cortisol élevé le soir, le sommeil répare moins bien, et l'on se lève sans avoir récupéré.
Édith Galy (université Côte d'Azur) décrit un autre effet. Notre vigilance devrait remonter en fin d'après-midi, mais chez beaucoup de personnes, elle baisse désormais sans reprise. À 16 h, le réservoir est vide.
Quand la surcharge s'installe, surtout si elle s'ajoute à des tensions au travail, elle est associée à davantage d'irritabilité et de symptômes anxieux ou dépressifs.
Votre fatigue est une information précieuse pour vous décharger
C'est pour moi le passage le plus éloquent du dossier. André Tricot rapporte que, lors de tâches longues et exigeantes, les participant·es ressentent la fatigue bien avant que leurs performances ne baissent. La fatigue n'est donc pas une faiblesse : c'est un signal précoce.
Les chercheurs en citent d'autres : ne plus arriver à anticiper (les vacances, un rendez-vous, les courses), faire plus d'oublis et d'erreurs, avoir l'impression de vivre à flux tendu.
Si vous vous reconnaissez, c'est le moment de lever le pied, pas d'accélérer.

Des gestes simples, étayés par la recherche, pour alléger la charge mentale
Jean-Charles Girardeau (université Paris Cité) en propose plusieurs, très concrets :
- Sortir les intentions de sa tête : agenda, liste, alarme. Mais pas plus de trois post-it, sinon on ne les voit plus.
- Placer le rappel là où il servira : la liste de courses à côté du cabas, plutôt qu'une alarme à 9 h 15.
- Faire une chose à la fois, téléphone en silencieux.
- Prendre de courtes pauses sans sollicitation. Laisser son esprit vagabonder n'est pas toujours du temps perdu.
- Pratiquer quelques minutes de pleine conscience chaque jour, plutôt qu'une longue séance de temps en temps.
Édith Galy ajoute deux pistes plus profondes.
- La première : partager vraiment la responsabilité. Demander à l'autre de sortir la poubelle ne suffit pas ; il faut qu'il ou elle y pense seul·e.
- La seconde : accepter l'imperfection. Le perfectionnisme, l'envie de tout bien faire et la difficulté à dire non rendent plus vulnérable à la surcharge. Un petit rituel peut aussi aider : noter ses priorités du lendemain avant de fermer l'ordinateur, puis couper les notifications professionnelles.
Et la kinésiologie, comment peut-elle soulager mon cerveau ?
Soyons clairs : la kinésiologie ne vide pas votre liste de choses à faire, et elle ne remplace pas un suivi médical. Si votre sommeil, votre humeur ou votre efficacité au travail se dégradent durablement, parlez-en à votre médecin.
Ce que je vous propose au cabinet, c'est un autre point d'entrée : le corps. Grâce au test musculaire, nous menons ensemble une enquête intérieure. Qu'est-ce qui pèse vraiment ? Quelle croyance vous souffle que « c'est plus simple si je le fais moi-même » ?
Voici deux situations que je peux rencontrer, décrites de façon générale:
- Une maman vient pour « mieux s'organiser ». Au fil de la séance, ce n'est pas son agenda qui ressort, mais la peur de décevoir si elle confie une tâche à quelqu'un d'autre. Le travail ne porte alors pas sur une nouvelle méthode de planification, mais sur la permission de lâcher prise.
- Chez un·e adolescent·e débordé·e par les devoirs, c'est parfois l'attention dispersée qui apparaît en premier.
Nous utilisons aussi des gestes corporels issus du Brain Gym et du Touch for Health, que vous pouvez refaire chez vous. Par exemple : posez légèrement le bout des doigts sur votre front, au-dessus des sourcils, et respirez calmement en pensant à ce qui vous préoccupe. Quelques minutes suffisent, sans matériel, pour offrir une pause à votre système nerveux.
Mon but n'est pas de vous rendre plus efficace pour que vous en fassiez encore davantage. Il est de vous aider à retrouver clarté, confiance et alignement, pour choisir ce que vous gardez, ce que vous lâchez et ce que vous confiez à d'autres.
Si ces lignes vous parlent, nous pouvons en discuter tranquillement lors d'une séance, à Plan-les-Ouates.
Sources et bibliographie
- Tricot A. et Brunet M., « Surcharge cognitive : pourquoi notre cerveau sature », Cerveau & Psycho n° 191, octobre 2026, p. 19-23.
- Girardeau J.-C., « 7 conseils pour alléger sa charge mentale », Cerveau & Psycho n° 191, octobre 2026, p. 24-25.
- Galy É. et Brunet M., « Quand trop c'est trop, comment ralentir ? », Cerveau & Psycho n° 191, octobre 2026, p. 26-33.
- Wiehler A. et al., « A neurometabolic account of why daylong cognitive work alters the control of economic decisions », Current Biology, 2022.
- Ined, Quand les activités domestiques deviennent une charge mentale (enquête FamEmp), 2024.
- Aviv E. et al., « Cognitive household labor: Gender disparities and consequences for maternal mental health and wellbeing », Archives of Women's Mental Health, 2025.
- Camos V. et Barouillet P., "La mémoire de travail - Théories, développement et pathologies", Mardaga, 2022.
- Lorcery A. et al., "Lost in translation: Mental fatigue induced by simultaneous interpreting impairs working and modulates per-ejection period", Acta Psychologica, 2026.
- Sweller J. et Tricot A., "Charge cognitive et ingéniérie pédagogique", in Tricot A. et Carré Ph. (éd), Grand Manuel du psychologie de l'éducation et de la formation, Dunod, 2026.
- Meier B. et Zimmermann T. D., "Loads and loads and loads: The influence of prospective load, retrospective load, and ongoing task load in prospective memory", Front. Hum. Neurosci., 2015.
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- Einstein G. et al., "Forgetting of intentions in demanding situations is rapid", J. Exp. Pschol. Appl., 2003.
- Girardeau J. C. et al., "The benefirs of mind wandering on a naturalistic prospective memory task", Scientific Reports, 2023.
- Mrazek D. et al., "Mindfulness training improves working memory capacity and GRE performance while reducing mind wandering", Psychological Science, 2013.
- Matos P. et al., "How does performing demanding activities influence prospective memory? A systematic review", Advances in Cognitive Psychology, 2020.
- Mason M. et al., "Women's work: Remembering communal goals", Motivation Science, 2019.
- Harrington E. E. et Reese-Melancon C., "Who is responsible for remembering? Everyday prospective memory demands in parenthood", Sex Roles, 2022.


